Les Ouïghours, banc d’essai de la future confrontation avec la Chine

Publié le 9 août 2015

La Chine a vivement réagi au fait que la Turquie a facilité depuis 2014 l’arrivée sur son sol de milliers de membres de la minorité ouïghoure. A cette fin, un document, intitulé «Republic of Turkey Emergency Alien’s Travel Document», a été délivré aux réfugiés par des diplomates turcs en poste dans la région.

La nationalité de «Turkestan Oriental», dénomination utilisée par les nationalistes ouïghours, apparaît sur ce document.

Pour les nationalistes ouïghours, le «Turkestan Oriental» représente la région autonome ouïghoure du Xinjiang, vaste territoire de 1,6 million km2 où la Chine a développé durant la deuxième moitié du vingtième siècle l’irrigation, l’agriculture, et des réseaux routiers et ferroviaires.

Aujourd’hui, les Ouïghours qui fuient la Chine dénoncent une répression contre leur religion et leur culture. Ils invoquent également les disparités économiques entre eux et la majorité chinoise Han, et leur faible représentation dans les postes gouvernementaux locaux.

La Chine dément réprimer les Ouïghours. Elle demande même à ses partenaires de l’assister dans le rapatriement des Ouïghours, ce que la Thaïlande, au grand dam de la Turquie, a fait en juillet dernier.

Toutefois, la charité diplomatique de la Turquie semble se borner à l’émission de ce document de complaisance, les Ouïghours devant financer eux-mêmes leur coûteux voyage vers la Turquie via le Cambodge, le Vietnam, la Malaisie, enrichissant les réseaux de passeurs d’Asie du Sud-Est.

D’après l’agence Reuters, à Kesaria (Kayseri dans l’actuelle Turquie), mille Ouïghours sont logés dans un bâtiment sécurisé et gardé par la police, auparavant utilisé par le ministère turc des finances. A l’intérieur du bâtiment se trouve une école coranique pour jeunes garçons.

Reuters relate que les Ouïghours se sont rendus en Syrie depuis la Turquie pour combattre aux côtés de l‘Etat islamique.

L’ambassade de Turquie à Paris a réagi le 30 juin aux «rapports sur l’interdiction de jeûner» dans le Xinjiang, évoquant la «tristesse» de «l’opinion publique» en Turquie (drapeaux chinois brûlés, restaurant saccagé, touristes asiatiques agressés), sans toutefois remettre en cause l’intégrité territoriale de la Chine.

Pourtant, l’association des Ouïghours de France et la Uyghur American Association, qui comme leurs organisations sœurs dans le monde, utilisent un drapeau quasi similaire à celui de la Turquie, affichent sur leurs sites le principe de l’autodétermination qu’ils souhaitent voir appliquer à la région autonome.

Le Congrès Mondial des Ouïghours, créé en Allemagne en 2004, affirme utiliser des moyens non violents, à l’opposé du Mouvement Islamique du Turkestan Oriental (Mito) qui a mené des attaques terroristes contre des cibles chinoises dans les années 2000.

La Chine a demandé l’assistance de Washington dans sa lutte contre le Mito. Le ministère des Affaires étrangères chinois a soulevé «la gravité de la menace que font peser le Mito et d’autres organisations terroristes du Turkestan oriental sur la Chine, sur les Etats-Unis et sur la communauté internationale», rapportant le fait que ces terroristes allaient combattre en Syrie et en Irak au nom du djihad. Mais les occidentaux ont estimé que la relative importance et le faible degré d’organisation du Mito ne justifiaient pas une aide de leur part.

Plus organisé et aussi apparemment plus soutenu en Europe, en Turquie et en Amérique du Nord, le Congrès Mondial des Ouïghours souhaite obtenir ce qu’il appelle la fin de la «colonisation» chinoise. La capacité organisationnelle de ce Congrès, avec une présence à l’international, et un conseil d’administration composé le plus souvent d’individus vivant en Turquie et en Allemagne (pays à forte communauté turque), met en évidence certains types de liens avec Ankara, qui a cherché à se faire le champion de la cause ouïghoure. Pékin a inclus en 2003 le Congrès dans sa liste des organisations terroristes.

Officiellement, le Congrès Mondial des Ouïghours est financé par le National Endowment for Democracy de Washington. Mais il est plausible que ce Congrès soit instrumentalisé par la Turquie, allié des Etats-Unis.

Le Congrès Mondial des Ouïghours suit-il un véritable projet panturquiste d’isolement de la Chine?

Malgré l’existence du «document de voyage exceptionnel» délivré par la Turquie, Ankara nie apporter une aide aux Ouïghours. Lors du récent déplacement à Pékin du président Erdogan, il a été officiellement question d’accords sur la sécurité et de l’achat éventuel d’un système chinois de missiles HQ9 par la Turquie.

La Chine ne reste pas passive. L’agence Xinhua rapporte que la région du Xinjiang a lancé le 6 août une plateforme en ligne pour que les populations puissent signaler aux autorités tout acte illicite sur ce territoire, tels que la «propagande terroriste» ou «l’extrémisme religieux».

Ouïghouromanie mise à part, le Xinjiang est peuplé de bien d’autres minorités : Daur, Hui, Kazakh, Kirghiz, Mandchous, Mongols, Ouzbeks, Russes, Tadjiks, Tatars et Xibe. Nul doute du sort qu’un «Turkestan oriental» indépendant réserverait à une bonne partie de ces minorités.

Le nettoyage ethnique et l’assimilation forcée ont eu lieu dès le 11ème siècle en Anatolie, en Arménie occidentale, au Nakhitchevan, dans l’Albanie du Caucase et dans le nord de l’Iran, sous la pression des tribus oghuz (turcomans) venues d’Asie centrale. Dès la fin du 19ème siècle, cette politique a dégénéré en annexions de territoire, massacres de masse et génocide des Arméniens sous l’influence de militaires et d’idéologues européens.

Aujourd’hui, ce début d’une tentative de containment de la Chine (China Containment Policy) rappelle le sort de la République d’Arménie (soumise depuis 1993 à un double blocus pour avoir voulu défendre la majorité arménienne du Haut Karabakh (Artsakh), menacée de nettoyage ethnique par l’Azerbaïdjan entre 1988 et 1994). La République d’Arménie a aggravé son isolement par une diplomatie dont la doctrine pourrait se résumer à «zéro problèmes avec les voisins».

Dans cette agitation autour des Ouïghours, l’Occident et la Turquie sont-ils en train de préparer les prémices d’une confrontation avec la Chine?